« plus loin que cela »
Dans ses déambulations personnelles, le photographe François Goudier nous rappelle que nous sommes tous les enfants de la Méditerranée. Portée par le double héritage d’Athènes et de Jérusalem, cette quête intime et amoureuse réfléchit une façon d’être au monde. Visions plurielles, fugaces, vibrantes, ses images à la délicatesse de miniature témoignent d’un rapport direct avec la mémoire, l’immensité du ciel, l’âpre beauté des paysages et des visages, l’immédiateté faite de douceur et de violence.
En chemin jusqu’aux rivages tyrrhéniens, égéens et ioniens, à ses côtés, refluent mes souvenirs d’enfance, les parfums familiers exhalés par une terre fécondée par des civilisations à la diversité toujours active. C’est un temps retrouvé dans l’ombre des personnages mythologiques, historiques, des poètes, des artistes d’hier et d’aujourd’hui. La course du soleil découpe des lignes de fuite entre l’ancien et le nouveau, sous le sceau des trois religions monothéistes.
Qu’elles ébruitent les rires des plongeurs de Vieste (Pouilles, Italie), le bruissement du vent dans les oliviers près d’Ostuni (Pouilles, Italie), architecturent les pigeonniers de Tinos (Cyclades, Grèce), tracent le cadastre pierreux des cités anciennes , annoncent l’avancée du désert dans les environs de Merzouga (Maroc), serpentent dans la médina de Tanger, lézardent dans l’Estaque (Marseille, France) puisent au volcanisme des îles éoliennes, ou questionnent l’urbanité de Barcelone, de Palerme, de Tel Aviv et d’Athènes, les images argentiques retracent ici une partie de l’itinéraire photographique. Tout est affaire de passage, de transition, de modulation, d’intensité de lumière.
Traversée dans les imaginaires, les mythologies au sens barthien, et les représentations de la Méditerranée, l’exposition « plus loin que cela »* bascule du bleu au noir et blanc. De la puissance onirique d’outremer, de l’utopie, le bleu est couleur mais le rêve a tourné au cauchemar. Mare Nostrum, pour les Romains, Mer blanche du milieu pour les Arabes, Mer du milieu des terres pour les Hébreux, les Berbères, les Arméniens, la Méditerranée s’est transformée en cimetière marin, où disparaissent des milliers de migrants. Pour évoquer cette histoire qui se déroule sous nos yeux et ne saurait se résumer à une litanie de chiffres, François Goudier métaphorise le corps dansant de l’un d’entre eux. Tire de l’obscurité, de l’arrière-plan, celui que notre siècle ne veut pas voir.
N’est-ce pas l’énigme de notre présence au monde que reformule constamment la photographie ?
Veneranda Paladino
« plus loin que cela »*, titre emprunté au poème de Ghassan Zaqtan in Dâr al-Kalima, trad. Abdellatif Laabi, © Le temps des cerises.











































